«La CGT doit soutenir les sans-papiers isolés»

«La CGT doit soutenir les sans-papiers isolés»

Mercredi 30 juillet, une journée de solidarité était organisée avec les sans-papiers qui occupent la Bourse du travail depuis trois mois. Fatigués, pour certains amaigris, ils attendent des décisions de régularisations, qui seront discutées vendredi prochain lors d'une rencontre avec la prefecture. .

Laura Roland. «  "Et qu'est ce qu'on veut ? Des papiers !" crient sporadiquement des occupants de la Bourse du travail. Il y a de l'ambiance ce matin, rue Charlot, près de la place de la République. Sifflets et tam tam sont sortis. Une manif est prévue jusqu'à la préfecture, sur l’île de la Cité. A l'entrée de la Bourse, Coumba* s'assoit un moment. Sept ans qu'elle habite en France depuis son départ de Côte d'Ivoire. Elle a un fils de quinze ans. Pas de logement mais un hébergement à Glacière. Pas de travail non plus. "Comment vivre sans papiers ?" lance-t-elle, inquiète. En attendant une réponse de la préfecture, elle occupe la Bourse : "parfois je reste toute la journée, parfois je dors ici et je rentre chez moi le matin".

 

12h : Les manifestants partis, quelques femmes préparent le repas dans une cuisine rudimentaire : un réchaud, une bonbonne de gaz, quelques grosses gamelles. Des carottes, oignons, du riz et des bouteilles d'huile. Les ingrédients essentiels pour ce plat africain à base de bœuf et de riz. Une autre femme donne du lait à sa fille, 2 ans, bouille ronde mais regard grave. Lisha* vient du Mali. Elle a laissé là bas deux enfants et deux petits enfants dont un qu'elle n'a jamais vu, raconte-t-elle. Elle est femme de ménage en intérim, ce qui la conduit à travailler dans des bureaux à Nation, et dans des crèches. Du travail, elle en a. Pour le logement, c'est une autre histoire. Pas d'autre alternative pour l'instant qu'un logement de sans abris à Richard Lenoir. Ses projets pour la rentrée prochaine : obtenir des gardes d'enfants à domicile, grâce à une formation d'auxiliaire petite enfance et une initiation aux premiers secours.

13h : D’autres femmes arrivent et se regroupent. Nuaha* vient de Guinée Conakry. Ses trois enfants sont restés là bas. "Ma fille elle n'aime pas la France. Elle n'est jamais venue mais quand elle voit comment ça se passe pour nous ça ne lui plait pas". Depuis quatre ans, Nuaha a "reconstruit" sa vie en France. Son mari a un travail : l'entretien dans les magasins Printemps. Ils ont une petite fille de 2 ans. Tous les signes d'intégration sont là : un enfant né en France, du travail, un appartement HLM du côté de la porte de Clignancourt, des impôts dûment payés. Mais s’il a été régularisé, elle attend toujours une réponse. Le problème : elle est arrivée en France avec un visa tourisme et non par la procédure de regroupement familial.  "Si on parle d'intégration au sens de Sarkozy, pourtant je suis intégrée" constate Nuaha.

13h30. C’est l’arrivée de la manifestation en fanfare. Court moment de joie où tous se retrouvent en musique. Quelques-uns dansent. D'autres vont se rafraichir à l'unique point d'eau : un robinet dans un coin de la cour. Prévu jusqu'à la préfecture, le défilé a été bloqué à Châtelet par les forces de l'ordre. Posté à l'entrée, un gilet jaune sur le dos, Madhi* veille aux allées et venues. Poignées de main vigoureuses et regard bienveillant, c'est un peu le "pote" de tout le monde. Ouvrier dans le bâtiment depuis huit ans, il a été licencié en mai. Pour lui, "le boulot n'est pas un problème. De toute façon c'est des boulots de merde que personne ne veut". Une anecdote lui vient : un patron venu chercher à la Bourse huit salariés pour son chantier.

15h : L'heure du repas, le seul de la journée. Moment de convivialité entre résidents et gens de passage. Denise, artiste photographe, suit le mouvement depuis le début. Elle parle de la fatigue qui commence de plus en plus à se faire sentir, des relations parfois tendues avec la CGT. Si la détermination est toujours là, les soutiens se font plus rares. "Les gens sont en train de partir en vacances", constate-t-elle. Les conditions sanitaires se sont dégradées. "Les gens ont maigri, explique Denise. Trois ou quatre personnes sont en grève de la faim. C’est une décision individuelle qui n'est pas cautionné par le collectif qui estime que c'est une autopunition injustifiée". Martin, bénévole, dort ici depuis 3 jours mais ce soir c'est décidé il rentre chez lui. "Les nuits sont courtes. La bourse est fermée entre 2h et 4h. A 5h,  les gens se réveillent pour la prière".

"Aujourd'hui, sur 1300 personnes inscrites à bourse, 600 dossiers ont été déposés et sont en attente dans les bureaux de la préfecture, expose Sissoko, représentant du collectif des sans papiers du 75. On a décidé d'intensifier la contestation avec des actions deux fois par semaines. Les soutiens officiels, les associations tels que la Cimade, le GISTI, RESF, devraient avoir un rôle de médiateur entre la CGT et nous. Mais ils ne préfèrent pas intervenir. Ils nous disent que cette occupation ne mènera à rien. Les syndicats n'ont pas la volonté de nous aider parce qu'on est des travailleurs isolés. Ils ne sont présents que dans les entreprises où il y a des sections syndicales. Mais dans une entreprise, s’il n'y a qu'un seul sans-papier, il ne peut rien obtenir. Le 17 avril on a demandé une régularisation par branche d'activité mais la proposition n'a pas été entendue. Le gouvernement demande aux patrons de signer un engagement de régularisation. La France est gouvernée par les patrons. La seule solution aujourd'hui c'est l'appel à une grève générale des syndicats. Dans tous les pays,  ils régularisent des sans-papiers. Pourquoi pas en France ?

En attendant environ 800 personnes dorment ici chaque soir. Il n'y a plus assez de places. Certains dorment dans la cour. La situation est difficilement gérable. On a proposé aux gens de rentrer dormir chez eux et de revenir le lendemain matin mais ils refusent. Notre but c'est d'être sur le terrain. Si on ne nous voit pas, on n’est pas crédible."

18h : Après le concert de soutien, une distribution d'oranges et de prunes est organisée. D’autres manifestations sont prévues. Si la plupart ont l'intention d'aller jusqu'à la préfecture, certains craignent les arrestations. "On va mettre la pression, dit Djalloul. On ira jusqu'au bout". L'engagement des patrons, il n'y croit pas. "Les démarches sont lourdes. Au delà d'un dossier à remplir les patrons doivent payer une taxe. Les risques sont grands pour le salarié qui craint de perdre son emploi. Les critères sont trop restrictifs : si la personne s'est intégré, a trouvé du travail pourquoi attendre qu'elle ait 5 ans de présence sur le territoire. C'est une mesure qui légitime l'illégalité. La seule solution,  c'est que la CGT soutienne les travailleurs isolés et installe un rapport de force avec les patrons."

20h : La température baisse enfin. Le cours de français donné par des bénévoles vient de se terminer. Certains relisent leurs cahiers. Les discussions politiques se poursuivent, ici et là. La journée touche à sa fin. Il est bientôt temps de retrouver son lit, matelas rudimentaire posé à même le sol. Le rez-de-chaussée pour les hommes, l'étage pour les femmes. Et pour les moins chanceux un coin d'escalier. »

* Afin de préserver l'anonymat des interviewés les noms ont été modifiés.

 

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