France : Les sans-papiers continuent l’occupation des locaux de la CGT

France : Les sans-papiers continuent l’occupation des locaux de la CGT

Par Antoine Lerougetel
6 juin 2008

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L’occupation par des sans-papiers des locaux de la CGT (Confédération générale du travail) à la Bourse du travail dans le 3e arrondissement de Paris dure depuis plus d’un mois. Elle est organisée par la Coordination de sans-papiers 75 (CSP75), et les locaux sont occupés jour et nuit depuis le 2 mai. Les occupants exigent que le syndicat, proche du Parti communiste stalinien, s’occupe de leur dossier comprenant un millier de demandes de régularisation de travailleurs immigrés.

Lundi 2 juin, des représentants de la CSP75 se sont réunis en intersyndicale avec la CGT et des représentants d’autres syndicats impliqués. Le porte-parole de la CSP75 Anzoumane Sissoko a dit au WSWS que la réunion avait mis en place une commission qui travaillera sur les revendications de la Coordination. Il a dit que l’occupation se poursuivrait jusqu’à la satisfaction de leurs demandes, c'est-à-dire une réunion entre représentants de la CSP75 et le gouvernement, avec le soutien des syndicats, et la régularisation de l’ensemble des 1000 sans-papiers.

Le 15 avril, la CGT avait lancé une série de grèves et d’occupations de lieux de travail pour obtenir la régularisation des sans-papiers syndiqués à la CGT et dont beaucoup sont employés dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment et les entreprises de nettoyage, avec dans la plupart des cas la collaboration des employeurs qui ont besoin de ces travailleurs. En même temps, le syndicat déposait à la préfecture de Paris un dossier de 900 demandes de régularisation de ses membres.

La CSP75, qui compte quelque 2000 membres à Paris, a ensuite essayé de déposer son propre dossier de demandes et la préfecture de Paris lui a signifié qu’il leur fallait passer par la CGT. Lorsque la CSP75 a demandé à la CGT de s’occuper de leur cas, le syndicat n’a pas voulu le faire. Le représentant de la CGT en région parisienne, Christian Khalifa a dit à la chaîne télévisée LCI le 8 mai : « La CGT ne peut pas prendre en charge toutes les demandes de régularisation des sans-papiers. On est une organisation syndicale, pas une association de sans-papiers. »

Mamoudou Dialo, membre en vue de la CSP75 a dit au journal La Croix le 22 mai: « Mais on demande au gouvernement de pouvoir au moins déposer nos dossiers en préfecture. Il n’est pas juste que les syndicats puissent le faire et que nous, qui représentons les travailleurs les plus isolés, en soyons exclus. S’il le faut, nous resterons des mois, des années ici. »

La CSP75 a rejeté l’accord conclu entre la CGT et l’Etat français, qui exclut la masse des sans-papiers et fait de la CGT le seul intermédiaire reconnu pour les sans-papiers. La déclaration du 15 mai de la CSP75 dit : « La CSP75 ne peut se satisfaire de l'exclusivité qui aurait été accordée à la CGT à déposer les dossiers collectivement dans les préfectures d'Ile de France » et insiste sur le fait que leur mouvement représente une lutte contre la « casse du droit du travail et du droit salarial » en général.

La déclaration poursuit : « Nous exigeons la régularisation de tous les travailleurs et travailleuses sans papiers, les réfugiés et sans emploi, et à cette fin d'être reçus avec l'appui de la CGT, par Mrs Hortefeux (ministre de l'Immigration) et Gaudin (préfet de police de Paris) la fermeture des centres de rétention, le retrait des lois xénophobes de l'immigration ! L'arrêt des rafles et des contrôles au faciès, le retrait de la taxe ANAEM, discriminative et illégale, versée pour tout emploi d'un étranger ! »

Interviewé à la Bourse du travail la semaine dernière, le représentant de la CSP75 Djibril Diaby a dit au WSWS : « Actuellement on a beaucoup de soutien. Nuit et jour, on a des soutiens qui nous défendent, qui défendent la cause des sans-papiers et la régularisation des sans-papiers. Nous survivons par les dons des associations et par les gens de bonne volonté, et avec la quête des sans-papiers. »

Il a ajouté qu’il y avait d’autres coordinations de sans-papiers menant les mêmes luttes : « Le 92, ils ont occupé une église... Hier à Montreuil, les collectifs de sans-papiers ont occupé d’autres endroits, donc il y a d’autres initiatives qui sont en cours. »

Diaby a aussi fait remarquer que des sans-papiers d’autres départements venaient là avec leurs demandes de régularisation : « Ici, nous avons des sans-papiers de toute l’Île-de-France. Donc nous avons des sans-papiers de 92, 93, 91. Depuis qu’on a occupé le 2 mai, chaque jour on a des nouveaux qui viennent nous voir. Nous sommes au 25e jour de l’occupation. Donc le combat, cela vient de commencer. Parce que tant que nous n’avons pas satisfaction de notre revendication, on restera toujours ici. »

Il a insisté pour dire : « Pour nous tous les sans-papiers travaillent. Tous ceux qui ne travaillent pas avec les papiers d’un cousin, ils travaillent au noir pour survivre, même s’ils travaillent pour des salaires médiocres. La CGT et la CFDT, eux, ils sont des syndicats, et ce sont leurs revendications syndicales. Nous, on est des défenseurs des sans-papiers. »

A la question de savoir pourquoi la CGT ne s’occupait pas de leur dossier, il a répondu : « Quand ils ont monté leur piquet de grève le 15 avril, la CGT nous a dit d’attendre. Mais, les sans-papiers, vous avez vu, ils sont impatients, ils ne peuvent plus attendre, ceux dont les patrons acceptent de faire les contrats de travail avec des promesses d’embauche. Nous aussi nous avons ramassé leur dossier pour aller faire un dépôt au niveau de la préfecture. Alors nous on ne peut plus attendre parce que nous avons la pression de ces gens là. » Djibril a montré le groupe de sans-papiers qui écoutaient l’interview. « C’est ça la raison pour laquelle nous voulons prendre notre destin en main. »

Il a affirmé que le cas par cas n’était pas la solution. « La seule solution, la bonne solution actuellement, c’est la régularisation massive. » Générale ? « Générale, globale de tous les sans-papiers qui sont intégrés dans la société française et qui veulent rester là. Ces gens-là, ils ont le droit d’être régularisés parce qu’ils veulent vivre dignement, comme les autres citoyens français. »

Lorsqu’on lui a demandé s’il était possible de gagner par des méthodes syndicales, Diaby a dit: « Nous, notre lutte et la méthode syndicale sont différentes. Car nous, ça fait 11 ans que nous sommes dans cette lutte. La CGT est dans cette lutte seulement depuis 5 ou 6 mois. »

Le WSWS a fait remarquer : « Il semble que les syndicats et les associations acceptent le cas par cas, et Sarkozy et Hortefeux [Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration] ont fermé la porte car ils ont dit "il faut avoir un certificat de travail, et donc il faut être accepté par un patron". Et cela, c’est une limite énorme. »

Diaby a répondu: « Nous on connaît très bien la position du gouvernement. Le cas par cas c’est entre les mains du patron et du gouvernement. Le gouvernement dit que régulariser tous les sans-papiers, c’est un appel d’air, alors que les patrons disent qu’il faut régulariser pour garder la main-d'œuvre. Car sinon il y a certaines entreprises, certaines usines, qui risquent d’être fermées, parce qu’il y a manque de main-d'œuvre. La nouvelle loi de monsieur Hortefeux de juin 2007 dit que tout patron doit envoyer maintenant la photocopie du titre de séjour de quelqu’un qu’il veut employer à la préfecture. Maintenant, c’est les policiers qui vont se charger de vérifier si le titre de séjour est bon ou pas. Raison pourquoi les patrons ont dit "il faut régulariser ces gens massivement", sinon si on dit qu’on va licencier tous ces gens là, certaines entreprises vont être fermées en France, alors que cela n’est pas l’intérêt de l’économie française. »

Il nous faut exprimer ici notre désaccord avec Diaby quand il en appelle au gouvernement, utilisant l’argument que les travailleurs sans-papiers sont nécessaires à l’économie nationale. Ils ne sont nécessaires que dans la mesure où ils sont exploitables, et c’est bien là tout le sens de « l’immigration choisie ». A part cela, le gouvernement peut tout à fait s’en passer et ne leur reconnaît aucun droit.

La pression de la concurrence mondiale entre grandes puissances sur le marché mondial, exacerbée par la crise actuelle du crédit et l’inflation galopante des prix de l’alimentation et de l’énergie, poussent les patrons à procéder à la destruction des droits et du niveau de vie de tous les travailleurs. La relation entre l’Etat et les travailleurs devient de plus en plus brutale et ceux qui le ressentent le plus sont les sections les plus vulnérables de la classe ouvrière, notamment les sans-papiers.

L’impérialisme français et européen, représenté par des gouvernements conservateurs comme de « gauche », a besoin, en matière d’immigration d’une main-d’œuvre bon marché, soumise et sans droit. La politique de Sarkozy consistant à limiter l’immigration aux travailleurs dont les capitalistes français ont besoin et connue sous le nom « d’immigration choisie », contrairement à « l’immigration subie, » représente une intensification des restrictions toujours plus strictes d’année en année et qui sont à l’origine de l’existence de centaines de milliers de sans-papiers.

Prise entre la concurrence mondiale et la résistance de la classe ouvrière et des jeunes à sa politique d’austérité, la bourgeoisie française renonce à tout semblant d’adhésion aux traditions de la reconnaissance universelle des droits de l’Homme, qui remontent à la Révolution française de 1789. La bourgeoisie française est en train de mener la charge en Europe contre ces droits.

Le président Nicolas Sarkozy est à présent en train de démarcher les 27 Etats membres de l’Union européenne (UE) pour qu’ils adoptent le « Pacte européen pour l’immigration » qui accroîtrait massivement le déploiement de forces militarisées visant à faire barrage aux immigrés aux frontières de la « Forteresse Europe » ainsi que dans les pays de transit. Le pacte renforcerait les conditions déjà draconiennes requises pour obtenir des titres de séjour de par l’UE et intensifierait les rafles policières massives et permanentes et les déportations d’immigrés. Ce pacte a le soutien de toute la classe politique européenne, des partis conservateurs et de la gauche politique et syndicale.

Des organisations de soutien aux sans-papiers, tel RESF (Réseau éducation sans frontière) se rendent compte que face aux appels humanitaires à la clémence pour les immigrés malades, les femmes enceintes, les parents de bébés ou de jeunes enfants, les autorités font la sourde oreille tandis que l’Etat prive de fonds les services sociaux qui portent assistance aux réfugiés et autres immigrés en difficulté.

Le WSWS soutient sans réserve l’action des sans-papiers et leur demande que les syndicats s’occupent de leur cas. Nous appelons tous les travailleurs et les jeunes français à venir en aide aux sans-papiers.

Cependant, il nous faut lancer une mise en garde: la perspective exprimée par Djibril Diaby dans l’interview qu’il a accordée au WSWS est très mal fondée. Il a dit qu’« Il faut l’unité pour pousser le gouvernement et le patronat à régulariser les sans-papiers.» Il a dit aussi au WSWS : « Pour essayer d’obliger ce gouvernement à reculer, nous demandons à tous les syndicats, tous les collectifs de sans-papiers de s’unir et de mettre la pression au gouvernement et au patronat.. »

Il ne faut absolument pas compter sur les syndicats pour qu’ils mènent le combat contre le gouvernement. Le fait que la CGT a accepté de ne déposer que les demandes de régularisation de ses propres membres sert à diviser et à contenir le mouvement des sans-papiers. Hortefeux a maintes fois affirmé que seulement « quelques centaines seraient régularisés, » donc nous pouvons supposer que les demandes de régularisation de nombreux membres de la CGT seront rejetées.

Les syndicats ne sont plus en aucune façon des défenseurs de la classe ouvrière, mais des agents directs de la classe capitaliste, des organisations pro-capitalistes comme leurs alliés politiques du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste (PC). Ils ne font pas pression sur le gouvernement et les patrons, ils font pression sur la classe ouvrière pour qu’elle accepte les « réformes » nécessaires permettant au grand patronat d’être compétitif. Leur préoccupation principale consiste à défendre l’économie nationale, c'est-à-dire le capitalisme français, contre ses concurrents et par extension contre la classe ouvrière de ses concurrents. C’est pour cela que la CGT et la CFDT ont isolé et étouffé la lutte des cheminots, des enseignants, des fonctionnaires, des étudiants et des lycéens. Ils ont récemment signé un accord avec les patrons et le gouvernement, accord qui détruit la semaine de 35 heures et déréglemente les conditions de travail.

C’est pour cela que les syndicats sont incapables de défendre les droits démocratiques des travailleurs immigrés.

Dans l’interview avec Diaby, le WSWS lui a rappelé que dès le début de l’occupation par la CSP75 des locaux de la CGT, la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) d’Olivier Besancenot avait condamné cette action. Son hebdomadaire Rouge avait ainsi attaqué « la dommageable occupation de la Bourse du travail de Paris par la coordination 75 » l’accusant d’être responsable du « poison de la division. » Une déclaration affichée sur le site Internet de la LCR intitulée « Mouvement des sans-papiers : Une prise de position de la LCR » laisse entendre que l’action de la Coordination 75 fait le jeu du gouvernement : « Le gouvernement a peut-être trouvé le moyen par lequel il souhaite diviser et neutraliser le mouvement en cours des travailleurs sans-papiers. »

La réponse de Diaby, bien qu’elle exprime une certaine amertume, et peut-être même une certaine ironie, n’a pas vraiment remis en question l’opportunisme cynique de la CGT et de la LCR : « Mais je peux vous dire que maintenant on a une bonne entente avec la CGT. Demain nous avons une réunion avec les responsables de la CGT. Donc leurs piquets de grève, la coordination 75, on va faire le tour pour soutenir les sans-papiers grévistes. Donc, pour nous, sans-papiers est égal à sans-papiers. Nous on soutient tout le monde. »

Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que ce n’est pas par hasard que la LCR a déclaré de façon aussi brutale son soutien à la CGT contre l’occupation de la CSP75. Le rôle de la LCR durant les 40 années de son existence a consisté à dire aux travailleurs qu’il n’est pas nécessaire de construire un parti indépendant de tous les soutiens du capitalisme tels le PS, le PC et les syndicats. La crise de la gauche officielle en France signifie qu’Olivier Besancenot et la LCR sont apprêtés par les médias pour prendre la place du PS et du PC et pour oeuvrer avec la CGT à la construction de leur soi-disant nouveau « parti anticapitaliste ».

L’unité de ces organisations est une unité bureaucratique contre les travailleurs en lutte et visant à empêcher ces derniers de s’unir. On ne peut défendre les droits démocratiques et sociaux de tous qu’en rompant complètement avec ces organisations et en se fondant sur l’unité de la classe ouvrière elle-même. Cela implique la construction de comités d’action de travailleurs de tous les secteurs qui viennent en aide à tous ceux qui sont attaqués et le développement d’un programme visant à mettre l’économie sous contrôle social et démocratique.

Cela signifie renverser le régime bourgeois actuel et établir un gouvernement ouvrier fondé sur le mouvement de masse de la classe ouvrière et établir une unité politique avec les travailleurs de tous les pays contre les attaques internationales de leurs moyens d’existence, qu’elles soient d’ordre économique et social ou néocolonial comme en Irak et en Afghanistan.

A cette fin, il est nécessaire de construire un nouveau mouvement socialiste international, tâche à laquelle se consacre le WSWS. Nous encourageons tous les travailleurs et tous les jeunes à rejoindre ce combat.

 

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